Sibérie
En 1916, mon
père, d’origine
ukrainienne mais de nationalité polonaise, a été
enrôlé de force dans l’armée
allemande. Et cela contre son gré,
c'était une question de vie ou de mort, ceux qui refusaient
étaient fusillés
par les allemands. Puis son régiment s’est
disloqué suite à une épidémie
de typhus. Mon père, malade, a été
abandonné dans une vieille cabane à moitié
en ruine. Dans son inconscience, il se souvient avoir entendu quelqu’un
dire
« celui-là, ce n’est pas
la peine
de s’en occuper, il n’en a pas pour longtemps ».
Combien de jours mon père est resté
sans connaissance, il ne
sait pas … quand un matin il s’est réveillé, il faisait
chaud, soleil, et il
avait terriblement soif. Pendant la nuit il avait plu, il y avait des
flaques
d’eau fraîches, alors mon père à genoux a bu comme
un animal à chaque flaque,
sans pouvoir apaiser sa soif.
C’est alors qu’il rencontre des soldats russes
bolcheviks,
l’un deux lui dit :
- Viens avec nous, engage toi dans notre
armée, mais il y a une
condition, tu dois renoncer
à
croire en Dieu.
- Jamais je renoncerai à croire en
Dieu.
- Bien, on va te fusiller.
Mon père s’est redressé au garde
à vous, en claquant des
talons, a posé sa main sur sa poitrine au niveau du cœur et a
répondu :
- Fusillez !...
- Allez, on va te conduire à
Moscou et là-bas ils décideront.
A
Moscou, ils ont décidé de l’envoyer en exil en
Sibérie, en résidence
obligatoire dans un village des environs d’Omsk.
Après un voyage en train sans fin, et une longue marche à
pieds, il est arrivé
dans un village.
Ce village était habité par des russes de
Saint-Pétersbourg, des opposants au
Tsar et mis en disgrâce en Sibérie.
C’étaient des intellectuels, des écrivains, des
journalistes, des artistes…
lorsqu’un prisonnier russe partait pour la Sibérie, sa femme le
suivait.
Quand mon père est arrivé dans ce village, il a
été accueilli à bras ouverts.
Il a reçu un logement, et s’est mit au travail. Habile
tonnelier, tanneur de
peau, il s’est mis en quatre pour fournir toutes les demandes. Tous les
ustensiles se faisaient en bois de bouleau, ces dames demandaient des
baquets,
des seaux, des tonneaux pour les cornichons à l’aigre doux, la
choucroute, le
poisson conservé dans le sel.
Puis tanner les peaux d’animaux sauvages, que les dames transformaient
en
manteaux de fourrures et en couvertures.
Ce travail s’effectuait essentiellement l’hiver, un hiver qui dure 9
mois.
Après le travail, le soir toute la communauté se
réunissait dans l’une des
maisons.
En entrant, chacun enlevait ses bottes et mettait des chaussures fines,
enlevait son manteau de fourrure, dans la maison très chaude,
les femmes
étaient en robe comme à Saint-Pétersbourg et les
hommes en chemise blanche.
La maîtresse de maison apportait les zakouskis, les
gâteaux, le thé. Comme il
n’y avait pas de sucre, le thé se buvait en suçant des
bonbons au miel. Après
les agapes, la vraie vie commençait.
Les russes
chantaient, certains dansaient, récitaient des poèmes,
d’autres
jouaient de la musique, il y avait toujours un violon ou un piano, mon
père
jouait de l’accordéon. Les russes aiment tant la musique et la
danse.
Mon père était sollicité par tous, pour chanter
car il avait une très belle
voix, pour danser, mon père dansait avec beaucoup
d’élégance. Mon père était
grand, fort et beau et il avait 27 ans.
Après la danse, venait le jeu de cartes, mon père jouait
très bien aux cartes,
il savait gagner, tricher un peu, perdre pour plaire à ses amis.
Vers 3 ou 4 heures du matin chacun rentrait chez soi, en convenant de
la maison
qui les recevrait le soir suivant.
Au mois de mai, l’été arrivait d’un coup.
L’été dure 3 mois, mais ce sont des
mois doubles, car il fait soleil jour et nuit, il fait aussi chaud la
nuit que
le jour. La végétation pousse d’un bond.
C’est le moment des semailles et des récoltes, blé, orge,
sarrasin, cornichons,
choux, et toutes sortes de légumes que les femmes vont conserver
pour l’hiver.
Lorsque les femmes rentraient des champs en chantant, elles portaient
des
brassées de fleurs, toutes sortes de fleurs, mais principalement
des iris bleus
et des pivoines rouges.
Quand je pense à la Sibérie, c’est cette image que je
vois.
Puis, vers 1921-22, Moscou a décidé que les prisonniers
pouvaient rentrer chez
eux.
Parmi les russes, certains sont revenus à
Saint-Pétersbourg, d’autres sont
restés.
Parmi les polonais, certains sont rentrés en Pologne, d’autres
sont restés, ont
épousés des femmes russes et ont formés la
nouvelle Sibérie.
Mais la Grande Sibérie a de multiples visages, les
loups, la glace
qui craque sous un attelage … autres régions, autres
comportements humains.
Jusqu’à ses 92 ans, mon père a
regretté « sa Sibérie ».
Mari-josé Baran-Catherine 